Xuan Vincent

UNE AUTRE COPPELIA

1

Le jeune homme arrivait à l’approche du carrefour d’Alésia. Bientôt, il allait se rendre chez son traiteur habituel et commander un sandwich qu’il mangerait sur le pouce à son bureau, afin de gagner un peu de temps sur sa journée de travail. Comme souvent, une longue file d’attente s’étirait devant la boutique. Cependant, ce midi-là, Matthieu Datchary poursuivit son chemin et remonta d’un pas tranquille l’avenue Reille.
Bientôt, il parvint à la hauteur de l’entrée la plus proche du parc Montsouris. Depuis combien de temps n’y avait-il pas mis les pieds ? Sans aller plus loin dans sa réflexion, il se dirigea vers le kiosque voisin où l’on vendait toujours des gaufres, crêpes, glaces et autres douceurs à emporter. Il commanda le menu crêpes et, son panier repas en main, soudain désireux de parcourir les lieux, il remonta le sentier bordant le lac jusqu’à la passerelle séparant les deux parties du jardin.
 
Tout près de la passerelle, son regard fut attiré par le circuit en béton pour petites voitures. Un groupe de gamins, une douzaine de garçons et filles âgés d’environ cinq à dix ans, avait investi l’endroit. On était mercredi, jour des enfants. Vu de sa stature d’adulte, ce parcours de jeux lui parut bien moins grand que dans son enfance. Et pourtant, il semblait que rien n’avait changé. Trente ans plus tard, en ce chaud midi de mars, les mômes y jouaient comme par le passé. Un banc libre semblait l’attendre, il s’y assit afin d’y manger la crêpe « super complète » et celle à la confiture qu’il venait de commander. Et, à l’instar des parents assis sur les bancs voisins, Matthieu Datchary se mit à regarder les enfants. Leur gravité les frappa : ils étaient dans leur jeu, à tel point que l’on aurait pu se demander si les garçonnets ne se prenaient pas eux-mêmes pour la petite voiture qu’ils faisaient avancer sur le parcours géant. Tout comme moi, à leur âge… songea-t-il avec une certaine mélancolie. Une exclamation, « Le virage de la mort ! », prononcée par un blondinet au visage constellé de taches de rousseurs, le tira de ses pensées. Sa crêpe sucrée était presque finie, à regret, Matthieu Datchary se dit qu’il allait devoir revenir sur ses pas et regagner son bureau.
 
L’heure était venue de réintégrer la réalité de son travail quotidien, le prochain reportage à traiter comme d’habitude dans l’urgence. D’un coup, une lassitude inhabituelle s’abattit sur lui. Ne pouvait-il pas s’accorder cinq petites minutes, rester encore quelques instants en ce lieu ?
Soudain, il eut le sentiment que quelqu’un l’observait. Levant les yeux, il vit une jeune femme. De taille élancée, le visage mince encadré de longs cheveux châtain, elle était d’une grande beauté, évoquant des origines slaves. Le jeune homme remarqua la joliesse de sa tenue, sa jupe bleu pâle cintrée mettait en valeur la finesse de sa taille tandis qu’une pivoine fuschia accrochée à la boutonnière de son chemisier immaculé égayait sa mise. Un sourire radieux illuminait son visage mais il s’effaça rapidement.
 
-          Excusez-moi, je vous ai pris pour un autre, dit la jeune femme.
 
Le jeune homme, subjugué par cette apparition, resta un moment silencieux.
 
-          Ne vous aurais-je pas déjà rencontrée quelque part ? lui répondit-il
-          Je ne crois pas. Pourtant, vous ressemblez à une personne que j’ai perdue de vue il y a quelques années.
 
Etonné, Matthieu Datchary leva de nouveau les yeux vers la belle inconnue. La jeune femme vit le regard du jeune homme changer d’expression. Troublée, elle baissa les yeux.
 
-          Tout comme lui… prononça-t-elle à voix basse, comme si elle parlait à elle-même. Se reprenant, elle ajouta ׃« Veuillez m’excuser, vous me rappelez tellement cette personne dont je vous ai parlé. »
-          Nous serions-nous rencontrés dans une autre vie ? interrogea le jeune homme, d’une voix amusée.
 
Les deux jeunes gens restèrent un moment silencieux, indécis. Matthieu Datchary, le premier, prit la parole :
 
-          Pourriez-vous me dire ce qui vous a amenée en ce lieu ?
-          J’espérais y retrouver un ami. En fait, il s’agit d’une longue histoire et je ne sais si vous pourrez me croire.
 
Intrigué par ces paroles, le jeune homme décida de retarder l’heure de regagner son bureau. Le travail, pour une fois attendrait.

 

 
2
 

Il proposa à la jeune femme de marcher jusqu’au petit lac.
 
-          Ce parc possède un lac ? Il me plairait de le découvrir ! lui répondit-elle, l’air ravi.
 
Durant le parcours, le jeune homme lui décrivit les principaux centres d’intérêt du jardin. Voici, lui expliqua-t-il, la mire sud de Paris, destinée à matérialiser l’emplacement du méridien de Paris. Autre curiosité, cet à-picimpressionnant bordé d’immenses conifères, où passait autrefois en contrebas le train à vapeur de la Petite ceinture.  Si on voulait se restaurer, plusieurs kiosques étaient présents dans la partie haute et basse du parc. Le site possédait également de belles statues ainsi que des arbres remarquables, pour certains séculaires. La jeune femme suivait avec attention ses explications, le regard mobile. Elle se déplaçait avec une grâce féline.
 
-          Je crois que vous souhaitiez savoir ce qui m’a amenée en ce lieu, poursuivit la jeune femme. Je vais donc vous raconter ce qui m’a conduite jusqu’à vous. Cela vous dirait-il d’aller sur l’île ? Il suffit de quelques pas et nous y sommes !
 
Matthieu Datchary regarda la jeune femme, l’air surpris. Avant qu’il n’ait le temps de réfléchir, elle partit directement vers l’eau et l’instant d’après, tous deux se retrouvèrent sur l’îlot, avec pour seule compagnie une petite poule d’eau.
 
-          Vous n’avez pas eu peur ? j’espère, interrogea elle.
 
Matthieu répondit par un signe, son cœur avait failli lui manquer durant la traversée. Par quelle magie ? Leurs habits étaient restés parfaitement secs et personne ne s’était aperçu de leur incursion sur l’île. Au travers du feuillage, observa la jeune femme, on avait une vue sur toute la partie basse du lac. Peu après, elle s’assit contre le tronc d’un arbuste et il s’installa à côté d’elle. Puis elle commença son récit, à voix basse, et Matthieu Datchary tendit l’oreille, en s’efforçant de ne pas l’interrompre.
     
- Il y a trois ans de cela, je vivais heureuse, aux côtés d’un homme que j’aimais profondément. Il peignait et j’avais plaisir à découvrir ses œuvres, lorsqu’il m’ouvrait la porte de son atelier. Bientôt, il allait organiser son premier vernissage dans une grande galerie parisienne et je partageais sa joie à l’approche de cet événement, la consécration de plusieurs longues années de travail.
Cependant, un jour deprintemps, sans crier gare, mon ami disparut. Je connaissais son besoin de liberté, aussi tout d’abord avais-je pensé à un désir soudain de solitude. Néanmoins, les jours passèrent, et mon compagnon ne donnait pas signe de vie. Son absence finit par m’inquiéter et je contactai tour à tour les personnes de sa famille ainsi que ses amis, qu’il avait nombreux. Aucun n’était au courant de sa disparition et les avis différaient sur l’endroit où diriger mes recherches. Un parent suggéra qu’il avait pu rejoindre sa grand-mère mais la vieille dame m’affirma qu’elle n’avait pas revu son petit-fils depuis plusieurs semaines. Un autre avança qu’il s’était, peut-être, épris d’une jeune femme parmi ses modèles. Beaucoup de ces personnes se montraient désolées de mon infortune et firent leur possible pour m’aider à retrouver l’homme que j’aimais. Si vous saviez tout ce qui me fut dit !
 
Deux longues années s’étaient déjà écoulées et je désespérai de retrouver mon compagnon lorsqu’un lointain parent de mon ami, un vieillard se déplaçant dans un fauteuil roulant mais à l’esprit resté vif, me suggéra une piste nouvelle : « Je crains, me prévint-il, que vous ne perdiez votre temps à courir ainsi dans tous les sens. Votre compagnon pourrait être à deux pas de vous que vous passeriez à côté de lui sans le voir. En effet, vous êtes bien jeune, Mademoiselle et comme beaucoup des habitants de cette contrée, vous ne connaissez pas la véritable nature des êtres qui grandissent sous ce soleil. 
 
Interloquée, je fixai un instant le vieil homme.
 
- Je comprends votre perplexité. Afin de vous aider à retrouver votre compagnon, sachez ceci : la liberté d’action de votre ami, tout comme la mienne ou la vôtre, est bien limitée. Nous ne sommes en réalité que des pantins, manipulés par des êtres vivant dans un autre espace-temps..
 
Ces mots m’étaient obscurs, aussi demandai-je des explications au vieil homme.
 
- Tout cela peut vous paraître étrange, pourtant il s’agit de la connaissance des sages de cette cité que je vous transmets : des hommes et des femmes, que j’appellerai auteurs, sont les véritables maîtres de notre destin. Si votre compagnon a disparu, je crains fort qu’il ne faille en chercher la cause du côté de l’auteur, la personne qui a conçu votre histoire. Et, pour le trouver, il n’existe que deux chemins : celui des livres et celui du cœur. 
            - Que devrais-je faire concrètement ? demandai-je, perplexe, au vieil homme
            - Il vous faudra consulter le fichier central des bibliothèques de la cité. Il contient en
              effet les clefs de la destinée des hommes et des femmes vivant ici. Pour y accéder, il  
              faut toutefois être détenteur d’un code, le voici. Normalement, vous devriez ainsi
              parvenir jusqu’à votre auteur.
             - Et le chemin du cœur dont vous me parliez, quel est-il ? me risquai-je à demander
- Celui-là, Mademoiselle, il ne dépendra que de vous pour le trouver. Je ne puis vous être d’une grande aide, si ce n’est qu’en vous disant que c’est par vos sentiments sincères que vous arriverez à la fin de votre quête. Je vous souhaite bonne chance et tenez-moi informé le jour où vous retrouverez votre ami. Je serais heureux d’avoir pu, avant de quitter cette vie, contribuer à votre bonheur. 
 
Sur ces paroles, je pris congé du vieil homme, le cœur rempli d’une nouvelle espérance.

 
 

3

Munie du précieux code, il me fut aisé de pénétrer dans la salle du fichier central des bibliothèques de la cité. Une femme entre deux âges vêtue d’un strict tailleur gris me reçut. Elle se présenta, sur un ton distingué ׃« Bonjour Mademoiselle, je suis Lucienne Delmet, directrice de cette bibliothèque. Que puis-je faire pour vous ? ». Je présentai brièvement ma requête.
 
-          Encore une de ces entourloupes d’auteur. Mais n’ayez crainte, Chronos, notre tout nouveau logiciel, vous aidera à retrouver votre compagnon. Veuillez vous installer et en cas de besoin n’hésitez pas à venir me chercher.
 
Une vaste rotonde baignée par une douce lumière diffusée par d’antiques vitraux, constituait l’essentiel de ce lieu paisible. Un léger bruit d’eau se faisait entendre, provenant d’une fontaine située au centre de la salle. Quatre grandes tables étaient disposées en demi-cercle autour de la fontaine. A cette heure avancée de la journée, toutes étaient déjà occupées, mais heureusement un poste se libéra. Assise entre un jeune homme blond et une vieille dame au visage très maquillé, je commençai ma recherche. A vrai dire, le logiciel était d’une simplicité enfantine ׃il suffisait de suivre les indications qui s’affichaient sur l’écran, afin d’obtenir les éléments de réponse recherchés. Cependant, à mon désappointement, ma requête n’aboutit pas. Je finis par demander de l’aide à la directrice de la bibliothèque.
 
-          Avez-vous bien rempli tous les principaux champs de Chronos, Mademoiselle ?
-          Oui, lui répondis-je
-          Dans ce cas, je crains que l’auteur n’ait laissé en plan votre histoire, celle où figure votre ami. Cela arrive parfois ׃certains auteurs se lancent dans l’écriture d’un récit et, pour une raison ou une autre, ils abandonnent leur ouvrage et dans le même temps toutes les créatures qu’ils ont fait naître sous leur plume.
 
Cette explication, à laquelle je n’avais pas songé, m’inquiéta. Aussi demandai-je à la directrice ce qu’il convenait de faire.
 
-          Je le regrette, Mademoiselle, mais le registre de la bibliothèque ne référence que les oeuvres achevées par leur auteur. Si l’histoire dans laquelle figure votre ami n’est pas arrivée à son terme, je crains fort que votre requête ne soit pas de mon ressort.
 
A cet instant, mon voisin de table, le jeune homme blond, s’avança vers la directrice. Ses recherches avaient bien avancé, il était sur le point de retrouver son auteur : il s’agissait selon toute probabilité d’un Québécois d’une quarantaine d’années, vivant sur l’île Bizard, un des îlots de Montréal. Il souhaitait toutefois s’assurer de l’adresse précise de sa résidence actuelle.
 
-          Veuillez m’excuser, Mademoiselle, le temps de renseigner ce jeune homme et je serai à vous.
 
Dépitée de la tournure que prenait ma recherche, je regagnai mon siège et, désoeuvrée, j’interrogeai ma voisine, la vieille dame. Après une enquête minutieuse, elle avait fini par trouver son auteur ׃il s’agissait d’une romancière britannique talentueuse mais malheureusement décédée depuis plusieurs décennies. A défaut de pouvoir rencontrer son auteur, la vieille dame se consola en se disant qu’elle allait se documenter sur sa vie, afin de mieux la connaître. Un peu plus tard, la troisième personne, un homme aux cheveux argentés qui jusque là n’avait dit mot, partit à son tour. Comme les deux autres, il semblait satisfait : était-il possible que je fusse la seule orpheline de son auteur, dans l’incapacité de retrouver simplement son nom ?
 
-          Je suis désolée de vous avoir fait ainsi attendre, Mademoiselle…
 
Interrompue dans mes pensées mais contente de voir revenir la directrice de la bibliothèque, je lui adressai un regard interrogateur. Cependant, ce fut elle qui me demanda : « Avez-vous pu progresser dans votre recherche ? ». « Non, malheureusement », lui répondis-je. Embarrassée, la directrice se mit à toussoter avant de reprendre : « Je ne vois plus qu’une solution, Mademoiselle, pour arriver jusqu’à votre compagnon : le chemin du cœur, écouter votre cœur et le laisser vous guider jusqu’à l’auteur, le créateur de votre histoire. Je vous préviens, votre quête pourra être longue et difficile. Je vous souhaite sincèrement bon courage et bonne chance.
 
Restée la dernière personne présente en ce lieu, je finis par franchir le seuil de la salle du fichier central des bibliothèques de la Cité.

 
 

5
 

A cet instant, la jeune femme parut abattue et resta un moment silencieuse. Matthieu Datchary se tint coi et attendit qu’elle se ressaisisse. Plusieurs fois, il avait manqué l’interrompre, l’histoire de la jeune femme l’interpellait. A mesure qu’elle avançait dans son récit, il avait eu l’impression curieuse de déjà la connaître sans pour autant l’avoir jamais rencontrée.
 
-          Où en étais-je donc ? Ah oui, cela me revient, excusez-moi, je repensai à mon ami et d’un coup j’ai craint le perdre à jamais… Pourtant je veux croire que bientôt je le reverrai.
 
Le jeune homme lui répondit par un sourire chaleureux et peu après la jeune femme  reprit son récit.
 
- Je quittai donc la centrale des bibliothèques ne sachant plus vers quelle direction aller. Devais-je revenir sur mes pas, comment allais-je trouver mon auteur ?
 
Un jour, je cessai de courir en tous sens. Cette agitation ne menait à rien. A partir de ce moment, je décidai d’écouter ce que me disaient mes sens, mon coeur.

 
 

*   *   *   *

 

Un jour de printemps, attirée par la beauté d’un dojo, j’entrai et appris à méditer. Peu à peu, mon esprit redevenu serein, il me sembla que je libérai tout l’amour que je portai en moi.
 
Au cours d’une de ces méditations, je vis surgir une ombre et, à côté d’elle, un curieux jeu pour enfants, un circuit en béton pour petites automobiles. L’ombre tourna vers moi un visage sans regard et me dit : « Ta quête prend fin ici. J’attends ta venue, en ces chemins    d’enfance. ». Je voulus m’approcher d’elle mais elle s’évanouit dans le néant. Encore sous le coup de la surprise, je regardais autour de moi ׃je n’étais plus dans le dojo mais à l’entrée d’un grand jardin ! Le cœur battant, séduite par les parterres colorés et tout un vallonnement de gazon et bosquets, je remontai l’allée. Une voix en moi me disait que j’étais passée de l’autre côté, dans cet espace-temps où vivait mon auteur. Il ne devait plus être bien loin à présent et bientôt il me mènerait à mon compagnon, je voulais y croire très fort. A mi-chemin, un espace de jeux pour enfants attira mon attention : on eût dit celui-là même entr’aperçu lors de ma méditation… Immédiatement, je scrutai les lieux. Et là, au loin, je reconnus la silhouette aimée de mon compagnon ! Vêtu d’un élégant costume, il était assis sur un banc, le visage baissé. Je voulus aller à sa rencontre, remplie de la joie de l’avoir enfin retrouvé après ces trois longues années, cependant je réalisai vite ma méprise : c’était vous. 
 
- Je comprends mieux à présent l’expression qui a été la vôtre à cet instant, répondit Matthieu Datchary. Si seulement je pouvais vous aider, je le ferais volontiers… Votre histoire m’a touché et même troublé. Il ajouta après un instant de silence : ne seriez-vous pas la danseuse étoile Angelika Moreau ?
- Oui… répondit la jeune femme, mais comment l’avez-vous deviné ?  
 
Matthieu Datchary, surmontant la crainte de sortir de son cadre de pensée rationnel, fit part à la jeune femme d’un sentiment qui le tenaillait, et ce, plus fortement à mesure qu’elle lui avait raconté son histoire.
 
- Je crois, Angelika que je suis l’homme que vous cherchez. Non pas toutefois celui que vous aimez, mais celui qui est à l’origine de sa disparition. Si vous préférez, je pourrais bien être cet auteur insaisissable.
 
La jeune femme le regarda, l’air surpris puis ravi. Toutefois, elle ne trouva pas les mots pour exprimer son ressenti.



5

 

Laissant Angelika Moreau se reprendre, Matthieu Datchary attendit un instant avant de poursuivre.
 
- J’ai le sentiment Angelika, aussi étrange soit-il, que vous venez de me raconter la suite de mon roman, celui que j’avais débuté dix ans auparavant, lorsque j’étais encore un jeune homme de vingt-six ans.
 
Le romancier commença son récit :
 
- L’écriture est arrivée sur le tard dans ma vie, par le plus grand des hasards. Vers l’âge de dix-sept ans, j’avais bien composé quelques petites histoires où j’exprimais mon mal-être, l’absurdité de l’existence. Toutefois, cette velléité créatrice fut de courte durée : à peine sorti du lycée, j’oubliais vite mes écrits, il m’était devenu bien plus agréable de traîner à la cafétéria de la fac ou de fréquenter les discothèques branchées, dans l’espoir de séduire une jolie fille. A vrai dire, je m’estimai plutôt chanceux : mon air mystérieux, ma prestance semblaient plaire à certaines demoiselles.
L’une de ces jeunes personnes cependant, une ravissante blonde pour qui j’avais eu aussitôt le béguin, m’ignorait complètement. Le jeune homme que j’étais alors oscillait entre l’envie de commettre une folie pour me faire remarquer d’elle et la tentation de devenir son ombre, afin de ne jamais la quitter… Emeline Gauthier, bien qu’encore célibataire aux dires de mon meilleur ami, était une bûcheuse ; on la voyait le plus souvent solitaire, un bouquin à la main, comme plongée dans son monde. Des vingt-deux élèves de la promotion de l’Université Panthéon-Assas, à vingt ans à peine, c’était la plus brillante, nul doute qu’elle allait décrocher haut la main son master de journalisme ! Avec le recul, si j’ai obtenu avec brio mon diplôme, c’est bien grâce à elle. En effet, j’avais pensé - c’était sans doute naïf de ma part - qu’en devenant son égal, je pourrais me faire aimer d’elle.
 
C’est à ce moment-là, peu après ma rencontre avec Emeline Gauthier, que j’ai commencé à écrire mon premier roman. Rêvant de pouvoir être aimé par la troublante Emeline, j’imaginais la rencontre passionnée entre un jeune peintre parisien, Jean-Louis Clauzel, et une danseuse étoile, Angelika Moreau. A trente-troisans, Jean-Louis, en amoureux de la beauté des femmes et des corps en mouvement, sillonnait les salles de danse de la capitale. L’Opéra Garnier avait sa prédilection. Ses modestes revenus de peintre ne lui permettaient certes pas de se payer les meilleures places, mais il se débrouillait le plus souvent pour squatter un siège bien placé. A l’un de ces spectacles, Jean-Louis Clauzel tomba sous le charme d’une danseuse étoile, une beauté brune dénommée Angelika Moreau. Elle s’éprit rapidement de lui. Un an plus tard, à la veille de ses vingt-sept ans, elle accepta de partager son loft, situé Porte des Lilas. D’une grande douceur, elle aimait son tempérament passionné et elle avait plaisir à regarder les toiles qu’il peignait à son atelier, en évoluant à ses cotés aussi discrètement qu’un chat. Il rêvait de se faire remarquer des grandes galeries parisiennes et, les moments où il lui arrivait de douter de lui, toujours Angelika était là pour le soutenir. Quant à la jeune femme, portée par l’amour, elle resplendissait de beauté dans ses rôles de danseuse étoile.
 
Je me souviens, poursuivit Matthieu Datchary l’air soudain songeur, que je me plaisais à entrer dans la peau d’un homme plus âgé – trente-trois ans me parut un bel âge pour débuter le récit. Je souhaitais décrire l’entrée de ce peintre provincial dans le cercle étroit des artistes connus du Tout Paris et son parcours sentimental. Cependant, quelques temps plus tard, pour une raison qui m’échappait, je peinais à écrire la suite du récit.
 
L’année suivante, je fus remarqué par un responsable du journal « Le Monde », qui me proposait d’intégrer son équipe, pour un poste de journaliste. J’acceptai sans hésiter cette offre inespérée et abandonnai sans regret mon emploi d’obscur journaliste dans un magazine féminin. Apprécié par un responsable du journal, je décrochai deux ans plus tard le poste convoité de rédacteur en chef. Très vite, le travail me plut, je m’y investissais plus que je ne l’avais encore fait dans mes précédents emplois. Pourtant, ce travail me prenait beaucoup de temps et d’énergie et, deux ans après mon embauche, je réalisai que mon roman piétinait… Certes, j’avais continué à y penser, à griffonner de temps à autres des pensées, quelques idées d’écriture. Mais, pour être honnête, mon manuscrit est resté à l’état d’ébauche peu après l’avoir commencé, depuis déjà bientôt dix ans.  
 
- Quel dommage… prononça Angèle d’une voix douce. Sachez que c’est un honneur pour moi d’être un de vos personnages et j’ai envie de croire qu’il vous est encore possible de mener jusqu’à son terme mon histoire. 
 
La jeune femme s’était exprimée avec une telle conviction que Matthieu Datchary en fut violemment ému.
 
- Vous pensez réellement que je pourrai reprendre l’écriture de ce roman ? Il est vrai qu’il m’est arrivé d’y songer mais je n’ai jamais trouvé le courage de le faire, j’avais toujours quelque chose de plus urgent…
- Je crois comprendre… Mais si vous portez en vous cette histoire, ne devriez-vous pas la finir ? Et ne voudriez-vous pas la terminer… pour moi ?
 
A ces paroles, Matthieu Datchary leva les yeux et rencontra le regard d’Angelika : elle était tellement emplie du désir de vivre pleinement sa vie…  
 
- Vous me surprenez, Angelika je vous avais voulu douce et fragile, je vous découvre forte et pugnace… Cependant les choses ne sont pas si simples, mon travail est très prenant et je ne suis pas certain de retrouver l’énergie créative de ma jeunesse.
 
 
- Je vous croyais autre, capable de me mener jusqu’à mon compagnon. Je vous en supplie, reprenez l’écriture de mon histoire ! Sans vous, je crains d’errer dans les limbes, entre deux mondes…
 
Un silence s’installa entre eux. La première, Angelika se mit à parler, de sa voix douce. La chaude lumière de cette journée de printemps fit place à un début de fraîcheur. Bientôt retentirent les coups de sifflet des gardiens du Parc Montsouris. Avec le même naturel qui l’avait conduit quelques heures plus tôt à quitter la berge pour se retrouver en sa compagnie de l’autre côté, sur l’île du parc, Angelika lui dit simplement : « Il est déjà l’heure de quitter l’île ? ». Et tous deux firent la traversée en sens inverse. Les promeneurs attardés à cette heure se faisaient rares et nul les vit regagner la rive. Un passant attentif n’en aurait pas cru ses yeux : les deux jeunes gens, après avoir effectué la traversée à pied sans être nullement mouillés, arrivèrent bientôt sur le sentier.
 
Sur le chemin les menant vers la sortie du parc, Matthieu Datchary - jusqu’alors indécis - comprit qu’il n’y avait plus de temps à perdre. Il n’avait que trop longtemps négligé sa vocation d’écrivain et avait fini par perdre l’espoir de se faire un nom, parmi cette foule d’auteurs pas plus talentueux que lui, seulement plus chanceux. Mais là, face à l’héroïne de son roman - si vivante à cet instant - il se vit soudain investi d’une responsabilité nouvelle : s’il ne trouvait pas rapidement une fin satisfaisante à son histoire, Angelika allait errer, inconsolable jusqu’à la fin de ses jours. Et cela lui était devenu insupportable.
 
Au moment de franchir le portail du jardin. Matthieu Datchary promit à Angelika qu’il mettrait à l’écriture de son roman dès ce soir-là. Et, pour s’assurer que son personnage ne s’évanouirait pas dans le néant sitôt qu’ils se seraient séparés, il lui proposa de s’installer chez une tante, mélomane férue d’opéras résidant dans le quartier latin et qui serait enchantée de faire sa connaissance.

 
 

6

 
Dès le lendemain de sa rencontre avec Angelika Moreau, Matthieu Datchary, à la surprise générale, donna sa démission. « Quelle mouche l’a piqué ? » interrogea un de ses collègues, un collaborateur de la première heure qui croyait en lui et le voyait bien parti pour poursuivre une brillante carrière au sein du journal. Son absence, toute une après-midi sans prévenir personne, certes n’était pas passée inaperçue. Toutefois, les chefs étaient prêts, pour cette fois, à « passer l’éponge » selon leurs mots, pourvu qu’il accepte d’oublier cette folie, de quitter ainsi un poste aussi prisé. L’ex-rédacteur en chef resta intraitable : sa décision était prise, il ne remettrait plus les pieds à la direction du journal.
 

*     *     *

 

-          Bonjour Matthieu, déjà à ton œuvre ! J’espère que tu en es content.
 
La voix musicale de la jeune femme l’avait interrompu dans l’écriture de son roman. Depuis le soir où, comme il lui avait promis, il avait repris son manuscrit, Matthieu Datchary avait écrit tous les jours, sans relâche. Il s’était finalement accordé une année sabbatique pour finir son ouvrage et trouver un poste moins prenant de journaliste. Avec étonnement, il redécouvrait le potentiel de liberté que contenait une journée vidée des différentes contraintes du travail. Il y avait encore peu, cela le faisait frémir, il trouvait normal d’avaler le midi un insipide sandwich à son bureau de crainte de perdre un peu de temps sur sa journée de travail ; les vacances depuis des années il n’en prenait guère et obsédé comme il l’était par le besoin de se tenir sans cesse au fait de l’actualité même loin du bureau il n’arrivait pas vraiment à trouver le repos ; quant à sa vie sentimentale, à présent il la trouvait bien vide : pris dans le tourbillon d’un jeune mondain parisien, on l’avait souvent vu au bras d’une belle femme mais jamais il n’avait su retenir l’une d’elles.
 
-          Je commence à y voir plus clair, répondit Matthieu Datchary. Il y a bientôt dix ans, au moment où j’ai interrompu mon roman, je faisais face à une déception amoureuse. A bien y réfléchir, aujourd’hui je suis tenté de croire que j’allais faire agir mon héros à mon image dans la « vraie vie » : ne se sentant pas digne de l’amour que lui portait sa compagne, après un an à peine de vie commune le peintre s’apprêtait à la quitter, sans oser lui dire la raison réelle. Toutefois j’imagine bien que ce n’est pas la suite que tu attendais, celle qui te permettrait de retrouver ton compagnon. Aussi j’ai réfléchi et j’ai compris : cette histoire, celle que j’ai débutée il y dix ans, j’ai le sentiment qu’elle m’a échappée. Ton parcours depuis le moment où j’ai cessé d’écrire, plus récemment ton irruption dans ma vie me le font penser. C’est pourquoi, en toute simplicité, je te fais cette demande : dis-moi quel futur tu espères pour l’homme que tu aimes et toi-même, et bientôt cette histoire sera écrite.
 
-          Mais c’est toi l’auteur… Je ne suis qu’un simple personnage sorti de ton imagination répondit Angelika, touchée et surprise par sa proposition.
 
Après une discussion animée, le romancier et son héroïne se mirent d’accord sur l’idée suivante : Angelika lui exprimerait le futur qu’elle espérait vivre, et lui, l’auteur écrirait son histoire. Il avait simplement besoin de temps et de liberté d’action afin de retrouver sa verve créatrice, ce que la jeune femme lui accorda sans peine.
 

*     *    *

 
Une douce journée d’été, Angelika Moreau dansa son futur, tel qu’elle le rêvait. Au lieu de rendez-vous, sur le perron du Pavillon de l’Aurore, le romancier la vit arriver, habillée d’une robe vaporeuse.
 
Angelika esquissa quelques pointes. On eut dit une automate, se mouvant maladroitement. Soudain, une musique aérienne se fit entendre, sans qu’aucun musicien ne fût visible. Sous le regard ébahi du romancier – rêvait-il ? -  une foule de gens, tous de bleu vêtus, surgirent de toutes parts dans le jardin du Pavillon de l’Aurore et se mirent à virevolter.
 
A pas mesurés, Angelika se dirigea d’un danseur à l’autre. Une tension se lisait dans son regard, comme si elle était à la recherche de quelque chose ou de quelqu’un. La musique emplissait l’espace, le romancier l’écoutait, fasciné. N’était-ce pas l’émouvant « Coppélia » ? L’un des rares ballets qu’il avait vus, dix ans plus tôt. Sa beauté l’avait incité à créer le personnage de son héroïne, la danseuse étoile Angelika Moreau. Entendre cette musique, en présence de son personnage incarné le troubla.
 
A un moment, un jeune homme  - il lui ressemblait songea le romancier – vint à la rencontre d’Angelika : le visage de la jeune femme s’illumina, comme transfiguré. Matthieu Datchary le comprit un peu plus tard, ce jeune homme incarnait l’homme qu’elle aimait. L’instant d’après, les autres danseurs disparurent comme par enchantement. Dans les jardins du Pavillon de l’Aurore, un ballet sensuel débuta. Le romancier suivit le couple du regard, captivé, attentif au moindre changement d’émotion exprimé par Angelika ou  son partenaire. C’est alors seulement qu’il comprit la passion qui l’habitait : prise par le feu de la danse, elle était transformée. Le romancier reconnaissait à peine la jeune femme à la voix douce, aux étonnements proches de ceux de l’enfance. Elle était à cet instant tout à la fois la passion incarnée, la beauté sensuelle, l’insolente jeunesse… Ebloui, Matthieu Datchary ne perdait rien de l’histoire d’amour sans parole qui se déroulait sous ses yeux. La beauté de cette danse le saisit et il se promit alors de la transposer en mots dans son roman.

 
7

Six mois passèrent, l’on approchait du printemps. Certains jours, Angelika venait rendre visite à l’auteur. Elle savait qu’il ne lui parlerait pas des détails de son roman mais il aimait lui parler de sa passion retrouvée, l’écriture.
 
-          Merci pour tout Angelika, lui dit un matin le romancier. Je crois que sans toi j’allais passer à côté de ma vocation d’écrivain, perdre en quelque sorte mon âme…
 
Une matinée de printemps, Angelika proposa au romancier de l’accompagner pour une balade au parc Montsouris. Il accepta avec plaisir. En chemin, tous deux discutèrent gaiement, à bâtons rompus. Cependant, peu après avoir franchi la grille d’entrée du parc, le jeune homme observa qu’Angelika semblait préoccupée et il lui en demanda la cause.
 
-          Tu es parvenu au terme de ton roman, Matthieu, lui répondit la jeune femme, j’en suis heureuse. L’heure est donc venue pour moi de réintégrer le monde d’où je viens. Bien que je brûle d’y retrouver mon compagnon et de savoir ce qu’il a vécu durant ces trois longues années, je respecterai notre pacte et ne te le demanderai pas. J’ose espérer que bientôt je reverrai mon ami mais quoi qu’il arrive, je respecterai ta volonté. Je comprends que le futur, pour être apprécié pleinement, ne doit pas être connu.
 
Le romancier acquiesça d’un signe de la tête. Il savait depuis leur rencontre qu’Angelika n’était que de passage dans ce monde et pourtant il aurait aimé différer son départ. En vérité, ces derniers temps il lui semblait que, bien malgré lui, il avait retardé le moment où son personnage, le peintre Jean-Louis Clauzel, allait retrouver sa compagne Angelika… Etait-ce par crainte de la perdre ? Il ne voulait pas trop y penser et, en attendant cet instant, il profitait de la joie simple que lui procurait la présence incarnée de son personnage.
 
-          Je vais regagner seule cette fois l’île, Matthieu, souhaites-tu m’accompagner un moment ?
 
D’un signe de tête, Matthieu Datchary opina et marcha à côté d’elle, d’un pas soudain plus lent, sans dire mot. Elle respecta son silence. Cependant, après avoir franchi la passerelle séparant les deux parties du parc, le jeune homme s’arrêta sur le belvédère et, s’accoudant à la balustrade, il regarda attentivement tout autour de lui, comme s’il ne voulait rien oublier. Qu’il est difficile de quitter un ami… pensa Angelika, touchée par la peine qu’elle lisait sur le visage de cet auteur qu’elle avait cherché si longtemps. Peu à peu, Matthieu Datchary s’apaisa. Il leva les yeux vers la jeune femme. Elle lui adressa un sourire un peu triste.
 
-          Excuse-moi, je ne voulais pas te causer de peine, Angelika… Te rencontrer a été une grande joie. Je te souhaite beaucoup de bonheur dans le monde que tu vas rejoindre. Et pour mes prochains romans, j’aurai à cœur de les finir afin de ne pas laisser de nouveaux personnages en quête de leur histoire.
 
Elle lui répondit par un grand sourire et, lisant dans le regard de l’auteur, ajouta ׃« Je n’en doute pas… et qui sait, peut-être nous reverrons-nous, au travers d’une de tes histoires ? ». Matthieu se décida alors à quitter le belvédère et ils descendirent ensemble les marches de l’escalier puis le sentier menant à la partie basse du parc. Après un temps qui lui parut trop court, le romancier et son héroïne arrivèrent au niveau de l’île. Il faisait ce matin-là un soleil radieux, comme au jour de leur rencontre.
 
En étant vu de lui seul, Angelika dansa sur les eaux en guise d’au revoir. Arrivée sur l’île, son corps devint évanescent. Le jeune homme se retrouva seul. Longtemps, il  resta à méditer en face de l’île. L’instant d’après, attiré par des rires d’enfants, il remonta vers leurs jeux, le cœur joyeux.
 

Xuan VINCENT
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Veröffentlicht auf e-Stories.org am 09.07.2011.

 

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