David Sellem

Lisbonne A/R



   Elle pousse le grand portail qui s’ouvre sans bruit. Le soleil brille, mais il est caché derrière les feuilles des arbres qui longent l’allée centrale. Elle avance doucement, comme chaque semaine, comme chaque jour, elle accomplit le même chemin, elle emprunte la même allée, salue les mêmes personnes, ou presque, et arrive dans le bâtiment de l’hôpital. Elle tire la lourde porte en fer du hall d’entrée. Cette porte-là grince lorsqu’elle l’ouvre, depuis le premier jour. Elle n’y prête plus attention, même si la gêne que provoque ce grincement, elle, est toujours vive. On dirait un rire, un rire diabolique. Elle avance jusqu’au couloir principal et pénètre dans le service de soins palliatifs. Pour combien de temps encore ? Elle n’ose pas se le demander.

« Excusez-moi. »
« Oui, bonjour. »
« Bonjour, je suis Madame Lopes. »
« Ah oui, bonjour mes collègues m’ont dit que vous viendriez aujourd’hui, je suis nouvelle je m’appelle Nadège, je suis infirmière, je viens d’arriver dans le service. Vous venez voir votre mère ? »
« Oui… Comment… est-elle aujourd’hui ? »
« Et bien je viens de prendre mon poste mais je vais appeler ma collègue Myriam, c’est sa référente, vous la connaissez déjà peut-être ? »
« Oui, tout à fait. »
« Un instant je vous prie. »

   Martha s’appuie contre le rebord d’une des grandes fenêtres du bâtiment et contemple le parc de l’hôpital. Un si beau parc, un si beau lieu, où les gens viennent mourir en paix. Les arbres là dehors sont sans doute centenaires, combien d’hommes et de femmes ont-ils vu passer, puis partir. Les arbres sont les témoins de l’humanité. Et seront-ils encore là lorsqu’il n’y aura plus d’humanité. Derrière elle, les pas de l’infirmière Myriam retentissent et se rapprochent, enfin quelqu’un d’humain arrive, pas un arbre.

« Bonjour Martha. »
« Bonjour Myriam, comment est-elle aujourd’hui ? »
« Aujourd’hui ça va mais elle n’a plus beaucoup parlé ces derniers jours, jusqu’à se taire complètement, et depuis Vendredi elle reparle un peu mais… »
« Mais ? »
« On ne la comprend pas, enfin si, une aide-soignante la comprend mais pas le reste de l’équipe. »
« Je ne comprends pas Myriam… »
« Votre mère s’est remise à parler, mais comme la dernière fois, en portugais seulement. Elle ne parle plus français. Du tout. Et puis vous savez elle est encore sous morphinique alors elle… elle divague, elle… délire beaucoup… On ne la comprend plus très bien, mais on l’entoure, on est là, toutes. Avec elle, avec vous. »

   Martha ne regarde plus Myriam, elle regarde dehors à nouveau. C’est plus facile de ne pas regarder les gens dans les yeux lorsqu’ils vous disent que quelque chose va mal, que votre mère va mal. Qu’elle est mourante. Qui ne l’est pas ? La tristesse est là maintenant, elle a délogé l’inquiétude, l’a expropriée, et s’est emparée de la place toute chaude, là, dans le cœur de Martha.

« Je suis venue la voir. »
« Oui bien sûr, je vous accompagne. Je vous laisse »

« Bonjour maman. C’est moi, c’est Martha. »
« … »
« Tu n’as pas trop froid ? Ça va ? Maman je… »
« Ah e a Rosa, e a Rosa que veio me ver. Ai querida menina. Anda ca que a tia te faz um beijo. »
« Maman je comprends pas ce que tu me dis, parle-moi en français s’il te plaît… »
« As mulheres aqui são boas pessoas, eles trabalham bem, tomama bem cuidado de a gente, sim senhora. O Rosa, lembras-te daquele Verão que nos passámos là o pé de… e come e que se chamava aquela aldeia? a gente tivemos là com a Martha.. »
« Maman je ne comprends rien maman, parle-moi en français s’il te plaît… Je ne comprends pas ta langue maman, parle-moi en français je t’en prie… »
« Ah… Rosa… e a… diga  não sei...»
« Je ne suis pas Rosa maman, c’est moi, Martha, je suis ta fille maman, c’est moi… »

   Martha est désemparée. Elle sort de la chambre pendant que sa mère continue à parler dans cette langue qu’elle ne connaît pas, dont elle ignore tout. Elle maudit cette langue, maudit l’histoire de sa mère, maudit le Portugal natal de sa mère, et où elle n’est jamais allée, et elle maudit sa maladie avant tout. Cette satanée maladie. Devant la porte de la chambre elle tremble, immobile, dans ce couloir immense, si large et si froid. Elle pleure. Myriam arrive jusqu’à elle.

« Martha… ça va aller Martha. »
« Non, ça ne va pas, je ne comprend rien à ce qu’elle me raconte… Et elle m’appelle Rosa… Elle ne me reconnaît plus… »
« Je peux appeler l’aide-soignante dont je vous ai parlé tout à l’heure, elle pourra faire l’interprète si vous voulez ? »
« Oui… on peut… essayer… »
« Attendez-là je l’appelle, elle doit être en salle de soins, un instant, oui Corinne ? C’est Myriam, est-ce que Lina est là, oui tu peux lui dire de me rejoindre chez madame Lopes, oui, et ben elle le fera après, c’est important. D’accord merci. Elle arrive »

   Pendant que Lina arrive, Martha contemple le parc à nouveau. Elle s’évade pendant que Myriam lui parle de gestes techniques, de soins, de traitements. De temps en temps, elle dresse l’oreille  lorsqu’il s’agit de choses importantes, ce qu’elle a dit, ce qu’elle a fait, qui est venu la voir. Elle a mal. Elle ressent ce sentiment de culpabilité qui grandit, qui la gêne pour marcher, pour manger, pour penser, pour vivre… Elle n’aurait jamais dû prendre cette semaine de vacances. Cinq jours pleins sans venir voir sa mère, c’est impardonnable. Lina arrive et se présente. Martha la connaissait déjà, mais elle ne savait pas que Lina était portugaise.

« Bonjour madame Lopes. »
« Bonjour. Vous pouvez m’appeler Martha. C’est mon prénom, c’est comme ça que tout le monde m’appelle. »
« D’accord. Moi je suis Lina, on peut y aller si vous voulez et je vous aiderai avec votre maman, quand elle vous parlera… »
« Oui, allons-y… »

   Les deux femmes retournent dans la chambre d’Adélaïde Lopes. Sa fille Martha se sent un peu plus forte maintenant, un peu moins seule peut-être. A plusieurs reprises déjà sa mère s’était adressée à elle en portugais, mais depuis quelques semaines elle ne parlait plus. Aujourd’hui il n’y avait plus de place pour une langue commune entre elle et sa mère. Elle n’avait jamais rien voulu savoir, jamais rien demandé à sa mère sur sa fuite du Portugal, sa fuite du régime de Salazar dont elle n’avait appris que des bribes au lycée, ou lorsque quelqu’un d’autre lui en parlait. Elle n’avait jamais voulu savoir ce qui avait fait fuir ses parents de ce pays dont ils ne parlaient plus. Quelle terreur avait donc fait d’eux des exilés. Aujourd’hui, cela revenait de plein fouet, cette langue débordait de la bouche de sa mère, envahissait ses oreilles sans qu’elle ne puisse rien y faire. Impuissante, résignée. L’Histoire se rappelait à son souvenir malgré tous ses efforts pour l’étouffer durant toute sa vie. Et elle savait que sa propre fille en savait plus qu’elle sur l’histoire de cette femme, là, mourante. Sa fille, elle, avait demandé, avait voulu savoir, avait appris. Mais elle n’était pas là, et Martha était seule face à la vérité sourde, face à sa mère. Seule, même si Lina était là avec elle.

« Ai Rosa, minha querida menina, tu es tao bonita… eu não fiquei com senhora maria dos angos, ela era là com o… e o dia de... »
« Qu’est ce qui se passe, qu’est-ce qu’elle a dit pourquoi elle s’arrête ? »
« Elle parle à une femme qui s’appelle Rosa, sa chère enfant, elle lui dit qu’elle est jolie. Et elle dit qu’elle n’est pas restée avec une femme prénommée Maria des anges. Elle dit qu’elle y était avec… et d’un jour.. elle s’est arrêtée. C’est tout. »
« Dites-lui que c’est moi qui suis là, pas Rosa. »
« D’accord. Senhora Lopes, aqui está a voça fillha, a senhora Martha está ca com nos, você lembre-se da fillha que vem ver você todos os dias, sim ? »
« Martha ? Onde está a Martha ? Rosa ! Onde esta a Martha ? Mais… Quem e Umberto ? Eu não conheço ninguém o nome de Umberto… »
« C’est moi maman, c’est moi Martha ! »
« Elle vous demande où est Martha, et elle vous appelle… Rosa… et elle dit qu’elle ne connaît pas un homme appelé Umberto. »

   Lina joue les interprètes durant près d’une heure, pour une conversation qui n’a ni queue ni tête. Martha pleure. Martha sanglote. Martha devient folle. Elle demande ce qu’elle sait déjà à Lina, oui, bien sûr qu’elle délire, mais elle délire en portugais. Cela serait-il vraiment si différent si elle parlait encore français. Martha est face à cette femme, dont elle tient la main, pour la soutenir dans son délire, comme elle l’aurait sans doute fait si elle avait compris un traître mot de ce qu’elle lui racontait. Lina était là, présente, et si effacée à la fois. Docile jeune femme qui semble parler la langue de la folie, traduit sans se soucier du sens des phrases, adressées à Martha, c'est-à-dire Rosa pour sa mère. Une conversation qui ne mène nulle part… Sauf pour Adélaïde. Elle, parle, rit, pleure, gémit, elle est vivante derrière son masque de mourante. La langue de son pays l’habite, le français n’aura été qu’un vêtement porté durant toutes ces années, et dont elle se défait désormais peu à peu. Après un peu plus d’une heure, Lina doit quitter la mère et la fille, elle retourne à d’autres tâches de son travail, pour d’autres corps, d’autres mots… En partant, elle tente de rassurer Martha : 

« Elle ne sait pas que c’est vous qui êtes bien là, mais elle vous aime pour celle que vous représentez pour elle, Rosa. »

   Martha pleure, prend dans ses bras sa mère, si contente, si heureuse de cette tendresse, les étreintes sont chaudes, et Adélaïde serre dans ses bras sa nièce Rosa. Elle sourit. Puis lorsque les corps se séparent, à nouveau un flot de paroles incompréhensibles reprend son cours, avec ses coupures, ses arrêts brutaux, ses élans instables… Martha lui dit au revoir, l’assure de revenir le lendemain, comme chaque jour. L’embrasse tendrement sur le front. Une fois sortie de la chambre d’Adélaïde, elle pleure tout ce qu’elle peut. Pudique, honteuse presque, elle ne va pas voir l’équipe qui s’occupe de sa mère, mais s’arrange pour ne croiser que Lina qu’elle salue et remercie à nouveau. Elle quitte alors le bâtiment, rapidement, comme une voleuse. Elle court presque, les larmes coulant sur ses joues. Quelle tristesse, autant de paroles échangées, et l’incompréhension totale, radicale. Elle aurait envie de crier, mais elle se tait. Elle saisit alors son téléphone portable et cherche le numéro de sa fille. Elle l’appelle pour lui dire qu’Adélaïde va mal, qu’elle ne parle plus que portugais, qu’elle-même se sent perdue, et qu’elle a besoin de sa fille plus que jamais, sans pouvoir contenir ses sanglots. Au moment où elle lui dit tout cela, Elisabeth lui répond qu’elle arrive dès que possible, tout en lui précisant :

« Maman, je suis à Lisbonne… »


David Sellem

 

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Veröffentlicht auf e-Stories.org am 01.08.2013.

 

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