Olivier Bleuez

la journée


J’avais déjà assez de soucis, c’était inutile que toutes ces nouvelles arrivent. La journée se déroulait, mes réflexions étaient bien engagées, j’étais sur la voie du bonheur, à peu près, je me laissais aller à mes idées confuses, un peu mélangées et obsessionnelles : « avoir la tête vide, ce plaisir ne se présente pas souvent. Comment reproduire cet état à n’importe quel moment ? Je ne trouve pas d’issue, pas grand chose à faire : après avoir couru pendant une heure le matin, il me reste encore trop de temps dans la journée. Impossible de sauver la planète (cela dépend de la convergence d’un nombre beaucoup trop élevé de volontés individuelles), il faut trouver des passe-temps. Et c’est triste d’être assez intelligent pour ne pas avoir envie de s’abrutir des heures, mais pas assez intelligent pour trouver des moyens de rendre les autres heureux dans l’attente de la dégradation de nos conditions de vie. Je délire ? Peut-être. La pénurie déplétive de pétrole, dans nos sociétés développées, sera comparable à une agonie apocalyptique : c’est possible. Tous les hommes vont s’adapter aux changements climatiques, à la pollution, à la surpopulation et à je ne sais quelle autre réjouissance : ah bon ? Comment faire pour être heureux ? On me répondrait que tout ce que j’ai évoqué  n’a pas grand-chose à voir avec une éventuelle réponse à cette question. Certes. »
 
Mais on n'a jamais assez d’heures de glande et c’est mieux, ça évite de partir dans des domaines trop inconnus, comme ceux du n’importe quoi. Il est vrai que j’étais bien engagé dans la découverte de ces territoires… Quand mon chef de service me téléphona pour m’annoncer un entretien afin d’évoquer la suite de ma carrière, je mis quelques dixièmes de secondes avant d’accepter, laissant ainsi transparaître un léger manque de dynamisme professionnel. Bientôt, cela n’aurait plus d’importance. J’ai fait semblant, pour flatter mon ego, d’hésiter avec moi-même sur l’objet de cet entretien – licenciement ou promotion ? chômage ou augmentation de la dose d’épanouissement professionnel ? – mais au fond, je sais qu’il faudra trouver des cartons vides. Et les remplir. Deux cartons suffiront. J’étais toujours en déplacement, mon chef de service ne m’appelait jamais et mon travail devenait une abstraction de plus en plus difficile à tenir. Souvent, j’étais à un endroit pour un collègue pendant que j’étais à un autre endroit pour moi. Je ne savais plus où j’étais. C’est une des rares choses que j’ai réussies à faire avec un téléphone portable. Un an et demi à ce régime, plutôt une bonne performance qui m’aura forcé à être inventif. Pourtant, tout le temps libre que j’arrivais à libérer ne suffisait plus à apaiser mes angoisses. A bout de cette somme de temps grappillés, j’étais persuadé de ne servir à rien, d’être un parasite dans beaucoup de domaines de ma vie. Dès mes débuts dans cet emploi, il me paraissait impossible de convaincre un quelconque client de signer un contrat avec moi. Le peu de fois où j’en suis arrivé à expliquer les termes d’un contrat avec l’équivalent de ma personne dans une autre entreprise, je me suis vite dégonflé, cela me semblait être une imposture. Au plus grand désarroi de mon interlocuteur, je mettais un terme à la discussion en trouvant n’importe quel prétexte.
Quelques instants après avoir raccroché, ma mère m’appelle : mon « ami » Sébastien a fait une tentative de suicide, il faut que je prenne le train ce soir pour être auprès de lui et de sa famille ce week-end. Je lui explique, une fois encore, que Sébastien n’est pas mon ami. Sébastien est le fils d’une de ses amies, Sébastien m’apprécie beaucoup, mais de mon côté, je m’ennuie doucement quand je passe des après-midi avec lui. Quand nous nous voyions, sur le lieu de vacances de nos parents, il aimait me raconter ses projets professionnels. Sébastien travaille beaucoup, il passe des heures devant son ordinateur à taper des textes techniques régissant les rapports commerciaux entre différentes entreprises. Il m’expliquait que ces textes requièrent une grande documentation pour être rédigés et qu’il y avait une inflation importante dans ce domaine de la littérature. Plus les échanges commerciaux s’accentuaient, plus les points de détails devenaient difficiles à préciser et il fallait donc faire appel à des cadres performants pour clarifier ces obscurités. Il aimait à dire que son travail est beaucoup plus créatif que ce que le quidam lambda imaginait. Au fil de ces discussions, j’essayais de sentir le niveau de sincérité auquel il se plaçait en m’exposant toutes ses subtilités. Impossible de trancher. Est-ce qu’il répétait cela pour se persuader lui-même de la non-vacuité de tout ça ? Est-ce qu’il était content de lui ? Est-ce qu’il était désespéré ? Il faudrait être présomptueux pour croire que sa tentative de suicide clôturait la question. Avec ma mère, c’était usant de toujours expliquer les mêmes choses. Elle aurait voulu que nous fussions amis. Dès l’enfance, quand mes parents retrouvaient les parents de Sébastien sur leur lieu de vacances (le même pendant les quinze premières années de ma vie), elle sortait la comédie de la retrouvaille entre les deux meilleurs amis. Dans la suite de nos vies, quand Sébastien accompagnait ses parents dans leurs visites, c’est à dire presque toujours, ma mère s’arrangeai! t toujou rs pour que nous nous rencontrions. Enfant, j’étais juste lesté de la présence de ce camarade un peu admiratif et gauche. Adulte, ce handicap dans nos jeux enfantins s’est transformé en gêne, en pitié. Ma mère insiste, je dois y aller, gâcher mon vendredi soir dans un train. Empêtré dans mes petites questions, mon monologue intérieur récidivait et m’orientait, comme pour mieux m’humilier, vers des choses trop grandes pour moi : « mes petites habitudes sont installées, depuis longtemps. Parfois, j’ai peur des changements qui vont venir perturber mon monde. Je sais bien qu’il y aura des modifications, mais quand ma routine évolue très peu sur une longue période, les seuls instants de sérénité que je connaisse arrivent : la certitude (illusoire) que mes rites quotidiens ont engendré une routine éternelle. Dans quelques décennies, les procédés de fabrication industrielle ne fonctionneront peut-être plus, il sera trop tard. A ce moment là, nous aurons besoin de nos mains pour recommencer à fabriquer, à être autonome par rapport à des activités que nous ne connaissons plus et pour lesquelles nous pensons, quasi génétiquement, qu’elles proviennent par essence de services. Tout le monde ne va pas mourir, seulement quelques milliards d’humains sur les milliards déjà… ». Arrête.
Le train roule à grande vitesse, je suis à l’étage, le plafond est bas et la voiture tangue légèrement. Comme d’habitude, je prie pour qu’il n’y ait pas d’enfants trop bruyants et de « téléphoneurs » sauvages. Quelques passagers tripotent leur hochet électronique. Quelques personnes attendent sans rien faire, peut-être en remarquant aussi que je fais parti des gens qui attendent sans rien faire. Mes pensées vaines me reprennent, comme un tic agaçant, de plus en plus agaçant : « je me laisse aller, j’arrête de me prendre la tête. Si c’était aussi simple de se laisser aller, d’être « zen ». Pour se vautrer dans le court-terme, ne faut-il pas une bonne dose d’inconscience ou au contraire une conscience aiguë des plaisirs existants et des moyens d’y accéder ? Mais cela me transformerait en être obsédé par ses paquets de bonheur à trouver, et la sensation de manque, la peur d’une pénurie de jouvence équivaudraient aux peurs engendrées par la préoccupation du long-terme. Et l’inconscience alors ? Pour avoir croisé beaucoup de ces jeunes qu’on parierait heureux sans l’ombre d’un doute, c’est ambigu. Une personne tourmentée et réfléchie verra la vie d’un tel individu comme un idéal, mais, l’inconscience entraîne une inconscience même de son bonheur ou plutôt une conscience instantanée et non mémorisable de celui-ci. Les moments de bonheur ne seront pas mis en perspective dans la suite de la vie et les souvenirs seront bas de gamme. Fuir dans le court-terme comporte des dangers ou des effets secondaires étranges. Questions stériles et faciles auxquelles des réponses opposées et symétriques conviennent… »
Puis il y a cette femme en face de moi, enfin presque en face de moi, de l’autre côté du couloir, sur une place dans l’autre sens. Après quelques minutes de trajet, nous avons déjà croisé nos regards une dizaine de fois. Cela ne voulait pas forcément dire quelque chose de son côté. En ce qui me concerne, ce n’était pas un hasard si je le faisais, elle était belle. On aurait pu rester des inconnus l’un pour l’autre si quelqu’un ne m’avait pas demandé de changer de place afin d’être à côté de son ami. Aurélie est fonctionnaire et habite dans une belle région, voilà les seuls renseignements que j’ai réussis à lui demander pendant les dix premières minutes. Mes phrases étaient consternantes de clichés. Il est vrai que je n’étais pas meilleur que d’habitude, j’étais dans une forme normale : aucune chance de séduire et de rompre ainsi mes dix années de célibat et d’embarras au contact des femmes. A sa place, devant autant d’originalité dans l’échange, j’aurai déjà laissé tomber. Ma journée se terminera dans ce train et malgré la vitesse à laquelle nous nous déplacions sans nous en apercevoir, je sentais mes propos passer, difficilement, lents et pesants, ils étaient plats et déterminants : étrange paradoxe. C’est la première fois que je sentais une femme prête à voir l’au-delà de ce tissu de phrases tiédasses que je lui servais. On rencontre quelque fois des êtres avec un regard qui semble, par manque de focalisation, percer les choses ou les autres et regarder derrière. Aurélie me fixait avec cet air de penser : je sais que tu dis autre chose que ça, que tu vaux mieux que tes banalités bien servies, tes considérations ennuyeuses et approximatives sur les géographies de nos régions respectives. Peut-être est-ce la raison qui m’a poussé à me confier à Aurélie ? L’approche de mon licenciement et la perspective d’un week-end à ramer dans des tentatives de réconforts en toc ont certainement été aussi décisives. Le trop plein d’émotions contradictoires m’interdisait de trouver l’énergie nécessaire à l’entretien d’u! ne conve rsation légère, il fallait que j’aille à l’essentiel, que je parle de choses importantes. Je lui ai lâché toutes mes faiblesses et je n’attendais pas de contrepartie. Pour la première fois, une belle femme ne m’intimidait pas, j’étais à l’aise et tout mon mal-être sortait sans difficulté. Tout ce qui m’était insurmontable aujourd’hui, toutes les parcelles de nos vies urbaines qu’il fallait maîtriser et que je me sentais incapable d’assumer, tout y est passé. Je lui ai dit que je ne voulais plus rien, je voulais que l’on me foute la paix. Je suis parti, j’ai quitté ma place pour aller me cacher, comme un enfant, pour ne pas croiser son regard, stoppant mon flot de paroles et retrouvant toutes mes gênes perdues pendant les quelques minutes de ma confession. Mon corps se tordait dans la zone entre les voitures, je tremblais en ne voulant plus jamais devoir me retrouver face à Aurélie. Comment a-t-elle deviné que ces signes étaient les symptômes d’une détresse profonde chez moi et que j’étais au bord de la rupture par manque d’échanges détendus avec les femmes ? Elle est venue vers moi, elle a attendu que les quelques conversations aux portables se terminent dans ce sas et que je la regarde.
Puis elle a parlé, m’a dit que nos vies étaient en train de se dérouler. Elle a filé la métaphore du train pour que je puisse la suivre. Elle m’a demandé pourquoi je fuyais les femmes alors que je souffrais tant du manque de leur compagnie. Je souffrais pendant qu’elle parlait, déjà certain que je ne la reverrais pas, je serrais fortement la mâchoire, je compressais mes yeux entre mes cernes et mes paupières pour transformer ma rage d’échouer en douleurs physiques. Et elle continuait ses assauts, elle me disait qu’il pourrait exister quelque chose entre nous, que ce n’était pas certain, que le temps et nos discussions en déciderait mais qu’il ne fallait pas envisager l’échec en premier. Etait-ce de la perversité ? Vu de l’extérieur, pour des spectateurs de la scène, Aurélie passerait peut-être pour une joueuse qui torturait la timidité et le malaise d’un pauvre paumé. Je me posais la question, accentuant encore ma souffrance, ne comprenant plus les indications que me donnaient mes sensations. Plus rien n’était clair, chaque mot, chaque attitude pouvaient être interprétés dans des sens opposés. Alternance de méfiance paranoïaque et d’amour naissant : insupportable.
C’était la fin de la journée. Nous avions repris nos places dans la voiture du train, laissant en plant notre échange ; le voyage était presque fini et la plupart des autres voyageurs ne s’étaient pas du tout aperçue que ma vie s’était jouée pendant ce trajet. Fuir le contact avec les femmes était sans doute la meilleure solution. Toujours le faire à temps, assez vite pour que l’oubli agisse. Là, j’étais allé trop loin dans le contact, je n’étais jamais allé aussi loin, il n’était plus possible d’effacer cette rencontre et d’oublier l’existence d’Aurélie. Le train s’est arrêté, me laissant dans la perspective d’un déraillement intérieur : ma raison ricochait à grande vitesse sur les parois de mon crâne. Le mouvement s’accélérait. Fallait-il effacer une existence ?

 

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Veröffentlicht auf e-Stories.org am 23.07.2008.

 

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