Ahmed Oubali

LA POÉSIE EST-ELLE INUTILE?

QU'EST-CE QUE LA VRAIE POÉSIE?
QU'APPORTE-ELLE ET QUE VAUT-ELLE?
ELLE EST INUTILE ET N'APPORTE RIEN SI ELLE RESTE ANKYLOSÉE DANS LES MOTS QUI LA DÉCRIVENT.
ELLE NE VAUT RIEN TANT QUE L'ENGAGEMENT L'EMPRISONNE DANS LA TAUTOLOGIE.
 
Dans l'article suivant j'essaie de "montrer" les dessous du langage poétique chez Najib Bendaoud, l'un des rares poètes inspirés d'aujourd'hui.
Ecrire pour lui ne consiste pas à décrire les passions humaines comme le ferait un poète ordinaire, c'est-à-dire en utilisant les mots de la langue. Il opère à l'inverse: on a l'impression que ce sont les passions humaines qui infléchissent en quelque sorte l'expansion sémantique du vers en détournant la langue de sa syntaxe conventionnelle pour instaurer le non-dit et les jeux de l'inconscient. Les dessous du langage poétique sont gérés par les images de style, les tropes. La poésie leur doit son originalité.
 
Pour juger le génie d’un poète il ne suffit pas donc de lire son œuvre ou le contexte où celle-ci  s’inscrit.
Car n’importe qui peut écrire de la poésie et c’est là malheureusement un cas très  généralisé.
 
Najib Bendaoud, en revanche, est un poète innovant dans la lyrique féminine (poésie + musique) à deux niveaux de lecture indivis: d’abord sur le plan narratif, il s’attache à décrire en psychologue la sphère des sentiments dans leurs variétés les plus diverses et ensuite sur le plan discursif, où il expose en philosophe les états subjectifs et métaphysiques de l'être souffrant. Cette innovation, qui pour la plupart des poètes et écrivains réside dans le choix sélectif du vocabulaire, elle réside pour lui dans la maitrise des tropes, cette langue dans et derrière la langue,  responsable à mon avis du plaisir et de la délectation que provoque en nous la lecture de cette poésie.
 
Mais qu'est-ce qu'une figure de style ?
C'est un procédé d'expressions qui vise à produire un effet, une impression.  Les tropes constituent des écarts par rapport aux moyens habituels d'expressions. Une image de style permet à un mot de prendre une signification autre que son sens propre. Elle le modifie dans l'expression de la pensée et de la diction. Dans son principe, on dira qu’il y a trope, dans une partie de discours, lorsque l’expression qui advient ne renvoie pas à son sens habituel, mais à un autre, indiqué ou non par le terme approprié. Dans le cas où il y a doublé indication de sens, par le terme tropique et par le terme non tropique (comme dans "cette femme est une flamme",  on dira que le trope est «in présentai» ; et quand le terme tropique est seul à véhiculer l’information pertinente, comme dans "éteignez cette flamme, pour ne pas vous brûler", on dira que le trope est «in absentia».
Le foisonnement de figures de style dans l'œuvre de N. Bendaoud est impressionnant et nécessite une étude beaucoup plus sérieuse et longue que l’article présent. Je parlerai ici de celles portant sur l'analogie, la substitution, l'atténuation, l'opposition et de rupture, tout en évitant au lecteur le côté technique de l'analyse pour ne me limiter qu'à quelques exemples représentatifs et définis au niveau scolaire.
Voici brièvement  quelques-unes de ces images :
 
 
-              La comparaison.
Elle établit un rapport de ressemblance entre deux éléments (le comparé et le comparant), à l’aide d’un outil de comparaison (comme, ainsi que, plus… que, moins… que, de même que, semblable à, pareil à, ressembler, on dirait que…)
        Car tes yeux sont plus beaux / Que mes yeux mornes
Tes lèvres sont plus succulentes / Que mes lèvres tristes.
 
-              La métaphore.
C’est aussi une comparaison (le métaphorisé et le métaphorisant) mais sans outil de comparaison et les termes y sont pris au sens figuré.
 
/ Ma poésie est un cri d'amour/
/J’adore la danse folle  /De ton regard en fête
/Ton silence n'est point désarroi   / Il est ciel et lumière
/Je suis une flamme en éclat   / Une dame toute oriflamme
 
-              L’allégorie.
Elle représente de façon concrète et imagée les divers aspects d’une idée abstraite.
Elle se repère souvent grâce à l’emploi de la majuscule.
Processus de symbolisation qui rappelle la personnification.
 
/Une belle symbiose orna notre coin / Toutes les couleurs étaient là
Emues et sautillantes  / Elles vous diront combien ce fus beau
De fêter discrètement la transe / De notre complicité florissante
/Et le vent silencieusement s’arrêta  / Pour laisser la musique de nos pas
Marmonner l’éclosion de notre rêve.
 
-              La personnalisation.
Elle consiste à attribuer des propriétés humaines à un animal ou à une chose inanimée (objet concret ou abstraction) que l'on fait vouloir, parler, agir,  et à qui l'on s'adresse.  Si le thème est une personne, on obtient, a contrario, une antonomase ; de même si le thème est multiple, on obtient une allégorie.
 
Supprime-moi, ciel   / Enterre-moi, rêve
Mes mots se tortillent tristement / Ma cigarette pleure sa solitude.
 
-              La métonymie.
Elle consiste à remplacer un élément par un autre appartenant au même ensemble  logique (contenu -> contenant ; partie -> tout).   Elle désigne souvent le contenu par le contenant, l’effet par la cause.
 
/Tu es mon verre/    /Tu es mon vin amer /
/Mon verre crie ses odeurs turbulentes.
-              La  synecdoque.
C'est un cas particulier de la métonymie.  Elle consiste à désigner la partie pour le tout, ainsi que la matière pour l’objet et le particulier pour le général. Les deux objets en relation forment un ensemble tel que «l’existence ou l’idée de l’un se trouve comprise dans l’existence ou l’idée de l’autre», via un rapport de dépendance externe qui consiste à désigner un tout par l'une de ses parties, ou vice-versa. 
 
/Le mal loge affreusement mon corps
/La plaie se balade royalement dans mon cœur
/Et les yeux des passantes et des passants  / Murmurèrent furtivement notre délire
/Son baiser ce soir a apaisé    /Mon amertume existentielle
 
-              L’hyperbole.
Elle consiste à exagérer. Elle donne du relief pour mettre en valeur une idée, un sentiment.
 
/Tout se dérobe dans mon espace confus
/Je te veux à toi et à tes soupirs
/À toutes tes joies fabuleuses    /À tous tes rythmes chimériques
À tout le glamour de notre fusion éternelle  / A tout ton temps absent
 
-              L’accumulation.
Énumération et réitération plus ou moins longue de termes.
 
      /Adieu la foire  /Adieu l’amour  /Adieu le rêve  /Adieu toi
/Sans couleurs  / Sans saveurs   / Rien qu’un rien.
 
-              La gradation.
C’est une énumération de termes organisée de façon croissante ou décroissante.
 
/ Quand je serai sans voix
Sans foi  / Sans toit  / Sans les couleurs de mon imaginaire
Sans la musique de mes rêves    / Sans la loi de mon esprit t’adorant.
 
-              L’euphémisme.
Il consiste à atténuer l’expression d’une idée,  d’un sentiment, pour ne pas déplaire ou choquer. Formulation adoucie d'une idée qui pourrait paraître trop brutale    
 
/Et moi, je suis resté ébloui    /Dans ma pauvre errance
/Des yeux d’un espoir joyeux   /Remplissaient mes vides éreintés
Des gestes mielleux chantaient  /Notre promenade nocturne.
-              La litote.
Elle consiste à dire moins pour faire entendre plus.
 
/Mes nuages m’ont déclaré   /Une rencontre gracieuse
Non loin de tes lèvres élégantes   / ton ciel adorable
De tes lieux florissants
               /de ta belle délivrance sentimentale
 
-              L’anaphore.
Répétition de(s) même(s) terme(s) en début de plusieurs phrases, de plusieurs vers, de plusieurs propositions. On martèle ainsi une idée, on insiste, on souligne.
 
/Mon soleil est né ces jours-ci
/Il viendra réchauffer  mon cœur       /Il viendra colorer mon ciel gris   
/Il viendra tenir compagnie          /Non loin de tes lèvres élégantes
/ Non loin de ton ciel adorable     /Non loin de tes lieux florissants.
 
-              L’antithèse.
Opposition très forte entre deux termes.
 
/J’aime aimer l'impossible, toi/
Et que tes soupires de jouissance  / Logent mon silence bruyant.
 
-              L’oxymore.
Deux termes, unis grammaticalement, s’opposent par leur sens.
L'union de mots contraires frappe l'imagination.
 
/Je suis plein d'un vide assourdissant!
/Tu brilles par ton absence   /Une obscure clarté
/Mon jour se cache derrière tes ténèbres
/Et ma nuit est plein de clameurs silencieuses
 
-              L’ironie (voisine de l’antiphrase).
Elle consiste à affirmer le contraire de ce que l’on veut faire entendre.
 
Je chantais discrètement ta ferveur
/Tu fredonnais jovialement ma présence
/Tu te rappelles de ce soir enivrant ?
 
-              Le chiasme.
Deux expressions se suivent, mais la deuxième adopte l’ordre inverse.
 
/Quels seins pénibles ont érigé  / Mon humble destin entortillé
Quels saints terribles    / Ont écrit sur ma peau leur sentence.
 
-              Le paradoxe.
Il énonce une opinion contraire à l’idée commune, afin de surprendre, de choquer, d’inviter à la réflexion.
/Mon soleil est né ces jours-ci    /En ces temps d’automne
/Il viendra tenir compagnie  /A ma solitude amère
/Ni ton vide ni ta foire  /Ni le sourire de ton purgatoire.
 
-              L’anacoluthe.
Rupture de construction syntaxique.
 
          /Et je ne m’en lasse pas  /De mon banc en mille couleurs
Du jardin mémorable  /Des fleurs et des sourires
Je m’affleure en déroute  / Leurs parfums oscillant.
 
-              Le zeugma.
Rapprochement d’un mot concret et d’un mot abstrait dans un même énoncé.
 
/Mes parfums solitaires  /Pleurent tes parfums émigrés
/Et que tes traces sombrent encore  /Au creux de ma danse
/Et que tes somptueux soupires inondent  /Encore et encore mes nuits denses
/Quels seins pénibles ont érigé / Mon humble destin entortillé
/Quels saints terribles / Ont écrit sur ma peau leur sentence.
 
-              L’assonance.
Répétition d’un même son de voyelle dans une même phrase ou dans un ensemble de vers.
 
/Les temps se fassent à mon dépend
                       / Les nuits sans cesse se passent leurs noirceurs.
-              L’allitération.
Répétition du même son de consonne, écho vocalique de consonnes.
 
/Il sirota sensuellement le jus de sa joie
/Et mes yeux sursautèrent d’amour idyllique
-              La paronomase.
Rapprochement de deux homonymes (qui se prononcent pareil) ou de deux paronymes (qui se prononcent presque pareil)
/Les sabres et les sables   /N’enchantent plus les chameaux affables.
 
Avec ces quelques exemples, nous voyons comment le poète, tel un prestidigitateur, utilise les tropes pour exprimer des pensées indicibles, pour adoucir là un mot, là-bas rendre elliptiques maintes émotions désagréables, en substituant ici des termes linguistiques secs par des sonorités et des mélodies que seule la musique peut interpréter, en opposant des passions pour les montrer dans leur nudité, effervescence et rupture, comme reflétées dans un miroir, pour incarner par mimétisme nos propres passions.
 
Grâce aux tropes donc, la vraie poésie peut s’adresser directement à nos sens, sans passer par  le truchement des mots ordinaires,  et c’est pourquoi je pense que N. Bendaoud est, pour paraphraser Gaston Bachelard : «un poète qui a le pouvoir de déclencher directement le réveil de l’émotion poétique dans l’âme du lecteur». Par ses images de style, il sait réveiller comme par magie nos propres instincts poétiques.
Un poète inspiré parce qu’amoureux de la Muse et inspirant parce que voyant et peintre de celle-ci.
 
Article : « Najib Bendaoud, un poète inspiré ».
                                    Par Ahmed Oubali.
 
Note.
Ahmed Oubali, ex professeur de «Sémiotique des textes» à l’ENS de Tétouan, de «Théories contemporaines de la traduction» à l'École Roi Fahd de Traduction de Tanger et de «langues modernes» à la prestigieuse ESTEM de Casablanca.
Licencié en Philologie espagnole, en Traduction et en journalisme, il est Docteur en Littérature Comparée depuis 1991 par l'Université Rennes II Haute Bretagne (France), où il a soutenu sa thèse de doctorat intitulée «Les Avatars du Sens Dans la traduction du Quichotte», une critique historique des traductions françaises du Quichotte.
Longtemps à la tête du Département de langue et littérature espagnole à l'ENS Tétouan (où il a enseigné principalement didactique des langues et analyse du discours).
Il a également participé à de nombreux colloques et séminaires, au Maroc et à l’étranger.
Il est membre de plusieurs associations et a publié un roman, plusieurs articles de critique littéraire, des nouvelles et a traduit plusieurs ouvrages. Il est actuellement écrivain, traducteur et conférencier.
 

 

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Veröffentlicht auf e-Stories.org am 21.11.2015.

 

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